Myriam Monheim: « En tant que psy, je ne cache pas que je suis lesbienne et d’origine belgo-algérienne. C’est essentiel de dire qu’on est attentif au vécu des minorités, si on veut les toucher »

Myriam Monheim est psychologue, lesbienne et d’origine belgo-algérienne. Elle a décidé « de prendre le risque d’arrêter de faire semblant d’être hétéro au niveau professionnel » pour pouvoir toucher les personnes LGBTQI+ issu.e.s de l’immigration. Elle revient sur les vulnérabilités spécifiques de ce public, aux prises à la fois aux LGBTQIphobies et au racisme. Rencontre avec une psy qui milite pour une offre médico-sociale plus inclusive.

Propos recueillis par le collectif Mille et Une Queer – Publié le 26 avril 2021

Quel est votre parcours professionnel ?

J’ai 48 ans et une formation de psychologue clinicienne faite à Bruxelles. Je me suis formée toute jeune à la thérapie systémique, mais sans exercer la thérapie car je ne me sentais pas légitime. J’ai fait un grand détour professionnel par le travail social avec des publics très vulnérables. Cela m’intéressait beaucoup d’être au contact de personnes qui cumulaient vraiment des difficultés complexes, et pas avec une casquette de psy car de toute façon ces gens-là ne vont pas les voir… L’offre psy ne leur est pas adaptée.

Avant d’être thérapeute dans un cabinet, j’ai aussi travaillé auprès de personnes sans-abris, dans la prévention et le dépistage du VIH. Mais c’est mon travail auprès d’hommes prostitués à Bruxelles qui m’a le plus marquée et formée. À l’époque, j’ai travaillé dans une association chargée de leur proposer un accompagnement social et médical.

J’ai découvert plein de choses auprès de ce public très compliqué à atteindre. On faisait du travail de rue, on sortait de notre institution et on allait dans les lieux de vie des publics vulnérables qu’on voulait atteindre. On essayait de tisser des liens avec des personnes qui a priori se demandaient un peu ce que vous faites là. Et on les accompagnaient dans leur démarche médico-sociale au sens large.

« À l’époque, je pensais être blanche, et en tant qu’homosexuelle, je ne savais pas quoi faire de mes origines maghrébines »

C’est là que j’ai rencontré tout un tas de jeunes hommes de la communauté maghrébine, turque… Une grande partie d’entre eux avaient un parcours migratoire, que ces hommes soient primo-arrivants ou de la deuxième génération, nés en Belgique ou arrivés très tôt. C’est là que j’ai vraiment pu faire mes armes en tant que professionnelle, auprès de personnes confrontées à des questions de sexualité compliquées, taboues, au niveau communautaire et aux prises avec des questions migratoires.

À l’époque, je pensais être une psy un peu spéciale car je m’intéressais aux questions sociales, et je me pensais aussi être blanche car je me sentais très éloignée du monde arabe. J’étais homosexuelle, et je ne savais pas très bien ce que j’allais pouvoir faire de mes origines maghrébines.

« Ce sont mes patients prostitués issus de l’immigration qui sont venus chercher mon arabité »

Dans ma tête, j’étais blanche et ce sont ces patients qui sont venus me chercher du côté de mon « arabité ». Et m’ont donné confiance en moi sur le fait que j’avais quelque chose à en faire, peut-être pas en tant qu’arabe pur jus, mais en tant que personne qui a quand-même un pied de dedans, et qui comprend plein de choses que des intervenant.e.s europén.ne.s ne comprennent pas. Je dois beaucoup à ces garçons-là. Mais j’ai dû arrêter car le travail de nuit était à la longue éreintant.

Depuis quinze ans, je travaille dans un centre de planning familial à Bruxelles. On y fait plus qu’assurer le suivi gynécologique des femmes, on propose aussi des consultations sociales, psychologiques, juridiques…et on fait des animations dans les écoles sur les questions de vie affective et sexuelle.

Dans le planning où j’ai été recrutée, il y avait une vraie réflexion sur le fait qu’ils n’accueillaient pas assez de lesbiennes et une volonté de leur rendre ce lieu accessible . Ils ont décidé d’embaucher une personne qui s’y connaît en matière d’homosexualité féminine et j’ai eu la chance d’être engagée en tant que toute jeune thérapeute. On est aussi venu me chercher pour que je délivre des formations à des collègues qui avaient envie de mieux comprendre les spécificités des difficultés vécues par les LGBTQI+.

« La France a le fantasme d’être universaliste, dès lors le public mainstream est pris en charge, mais certaines minorités passent à la trappe »

J’y travaille à mi-temps et en parallèle j’ai développé une pratique thérapeutique patientèle où je reçois en privé. Dans les deux lieux, j’ai une patientèle qui me ressemble. J’ai un nombre très important de personnes simplement d’origine étrangère, sans cumuler plus d’emmerdes que ça (rire), ou d’origine étrangère et LGBTQI+, et enfin des LGBTQI+ non étrangers.ères. Et de temps en temps, quelques hétéros perdu.e.s (rire) qui arrivent là par des ami.e.s à eux qui leur disent «ma psy est chouette » car évidemment je travaille aussi avec le tout-venant.

La Belgique est quand-même influencée par le monde anglo-saxon, même si on est aussi très latins, il y a dans notre offre de soin plus d’ouverture pour cibler les minorités, quelles qu’elles soient, et faire un travail plus communautaire, davantage que dans d’autres pays qui ont le grand fantasme d’être universaliste et où tout le monde est censé être le bienvenu,, mais certaines minorités passent à la trappe dans la prise en charge. La France en est un exemple.

Comment la patientèle qui arrive chez vous vous trouve-t-elle ?

Le problème est que si les soignants ne font pas un travail pour être pistables, on ne les trouve pas. Il faut absolument prendre la peine de laisser des traces de son ouverture aux minorités, surtout pour celles/ceux qui doivent avancer caché.es.

Si on est noir.e ou arabe, cela se voit sur la tête donc on n’a pas à cacher cela, ce qui est d’ailleurs parfois embêtant. Mais en tant qu’homo, on peut avancer masqué.e, être très discret.e parfois pour des raisons très importantes de sécurité personnelle, de secret familial, etc. Et donc c’est important de pouvoir repérer que dans tel lieu, il y a une ouverture sur ces sujets-là, et le jour où on est prêt.e, on osera y adresser sa demande.

Par contre, si on a peur de le faire, on va aller dans une maison médicale, par exemple, un centre de planning ou de santé mentale, sans savoir si on va être bien reçu.e sur ces questions-là, et parfois on perd un temps fou. Et parfois, il faut que les choses soient claires, notamment pour les personnes en questionnement. J’ai d’ailleurs peu de patient.e.s d’origine étrangère qui arrivent en me disant « je me pose des questions », « je ne suis pas sûre en tant que femme d’être attirée par une femme».

« Beaucoup de LGBTQI+ de l’immigration se demandent comment vivre leur homosexualité sans une rupture familiale dont elles ne veulent pas »

Non, les patient.e.s arrivent très au clair, elles ont déjà fait ce chemin seul.e, souvent dans une grande solitude et elles arrivent non pas pour que je les aide à mettre des mots sur leur homosexualité, mais elles se demandent « comment je vais faire pour me démerder avec cela » sans devoir passer par une rupture familiale dont elles ne veulent pas, contrairement à certaines personnes plus jeunes, homo, blanches qui ont moins ces craintes.

Actuellement, les personnes qui arrivent chez moi et qui sont le doute sont plutôt des personnes trans, qui sont beaucoup plus perdu.e.s que les homos, qui se disent « je sens qu’il y a un truc douloureux du côté de mon identité de genre et je ne sais pas ce que je vais faire avec ça ». Dans ce type de cas, je fais beaucoup plus un accompagnement où je chemine auprès des personnes pour les aider à comprendre ce qui leur arrive, les nourrir de concepts sur le genre qu’elles ignorent parfois. En tant qu’être humain, on a besoin de concept pour comprendre ce qui nous arrive. La transidentité est un sujet encore tellement plus tabou que l’homosexualité que parfois il faut que j’explique des choses très basiques sur la différence entre le sexe, le genre, l’orientation sexuelle, etc.

Ces personnes LGBT racisé.e.s ou personnes trans de toutes origine ne bénéficient pas d’un réseau qui pourrait leur donner les noms de psy chouettes, de médecins, etc. Elles doivent pouvoir trouver des soignant.e.s via les canaux habituels, classiques de recherche d’un professionnel de santé. Et donc pour cela, il faut qu’il y ait des traces, que sur les sites les personnes associent des mots clés pertinents, sinon ça ne marche pas.

C’est naïf de se dire que les patient.e.s vont deviner tout seul que vous êtes ouvert à des questions qui sont taboues. Pour moi c’est une grande erreur de la plupart des soignants de ne pas se mettre à la place de personnes qui ont des vécus minoritaires, qui vivent des difficultés très spécifiques et de ne pas imaginer ce dont ces gens ont besoin pour arriver jusqu’à eux. Pour moi, les psy LGBTQI+ n’ont pas forcément à faire leur coming-out, c’est leur vie privée, par contre c’est important de nommer qu’on est attentif à telles difficultés et à tel public. Si on veut le toucher, je ne vois pas quoi faire d’autre que de nommer. Moi j’ai fait le choix de le dire.

Peut-être que je peux me permettre de le faire maintenant que cela fait des années que je suis connue pour ma pratique auprès de personnes LGBTQI et que j’ai cheminé à propos de tout cela. J’ai cheminé longtemps. Si vous m’aviez posé cette question il y a vingt ans je vous aurais dit « mais vous êtes dingue ». D’abord je ne me sentais pas légitime. C’est lié à nos histoires à nous, toutes ces histoires de légitimité et de non confiance en soi. J’ai pris le risque à un moment donné d’arrêter de faire semblant d’être hétéro au niveau professionnel.

J’ai pu le faire dans le social mais je ne sais pas comment je me serais débrouillée chez les psy. Les psy sont quand-même très hétéro-normés. J’ai été bercée dans l’idée qu’un.e psy devrait être exempt de problème de santé mentale. Et plus jeune, j’avais la trouille de me dire qu’on puisse savoir que j’étais homosexuelle. C’est en faisant un détour par ce travail social et au niveau du VIH. Dans ce cas c’est une force d’être une minorité quand on travaille dans le VIH parce qu’on comprend des choses au niveau sociologique que le collègue hétéro ne comprend pas. On peut vraiment se nourrir de son vécu à soi pour venir alimenter des projets de prévention, des campagnes.

Et c’est en passant aussi par ce planning qui avait décidé à l’époque d’ouvrir une consultation pour les femmes homo et bisexuelles, et avec des grandes questions chez eux pour savoir si la psy doit être elle-même homo. Ils avaient peur que ce soit un problème d’être soi-même homosexuelle, comme si les psy hétéros se demandaient si c’était un problème d’être hétéro avec leurs patients hétéros ! (rire).

Ils ont dû avoir des discussions très houleuses. Finalement moi, j’ai postulé. J’ai eu la chance d’être retenue, mais c’est parce que j’avais ce professionnalisme nourri par ma réflexion sur ce que cela veut dire d’être homo, par quoi on passe, quelles sont les difficultés spécifiques… Au départ, j’ai insisté pour qu’on reçoive aussi des hommes gays, notamment séropositifs en expliquant que même s’ils avaient le privilège d’être des hommes, ils cumulaient des vulnérabilités importantes. Petit à petit, le reste des publics vulnérables a suivi, c’est-à-dire de plus en plus de personnes étrangères et, vraiment ces dernières années, de plus en plus de personnes trans.

En privé, je consulte avec trois autres collègues psy et j’ai fait en sorte de choisir des personnes qui assument leurs activités auprès de personnes LGBTQI+. Pour nous, ce n’est pas un problème d’être répertoriés, d’être visibilisés sur des listes. On veut tous le faire car on sait que c’est important. On est tous homos , peut-être qu’il faut en passer par là pour vraiment le comprendre dans les tripes.

« En thérapie, sur les questions raciales, c’est parfois compliqué d’employer les mots justes »

Sur les questions raciales, c’est compliqué d’employer les mots justes. Dans mon site, je réfléchis comment formuler cela, mais probablement que si j’y reviens dans six mois, un an, je vais avoir envie de formuler les choses différemment. Et Toutes les personnes aux prises avec des questions racistes n’utilisent pas les mêmes mots. On peut employer un mot d’autres ne comprennent pas ou prennent de travers et c’est dommage. En tout cas, je voulais que ce soit écrit, que si on lit mon offre de soins, je voulais que cela transparaisse.

En Belgique les listes de thérapeutes dit.e.s « communautaires » tournent dans le milieu militant. J’ai eu des personnes qui passaient par cette liste pour arriver jusqu’à moi. Je le vois de plus en plus, notamment sur Facebook car je suis affiliée à des groupes militants, je vois que cela tourne. Et les gens me disent souvent « j’ai vu votre nom via une liste… » et je ne sais pas de quelle liste il s’agit, cela prouve qu’il y en plusieurs (rire). Et tant mieux!

Selon vous, qu’est-ce qui fait la vulnérabilité spécifique du fait d’être lesbienne et issue de l’immigration ?

En tant que femme lesbienne, on ne vit pas les mêmes choses qu’en tant qu’homme gay, même si on est de la même communauté. Je vais d’abord dire un truc bateau, on subit notre statut de femme d’abord et de lesbienne ensuite, et c’est à l’intersection de cela qu’on doit se débrouiller avec ces deux vécus. La plupart des patientes que je vois sont très au clair avec leur attirance. Simplement, elles n’arrivent pas à trouver des chemins qui leur permettraient d’être bien dans leurs baskets, et de rester en lien avec leur famille, elles sont vraiment tiraillées. Elles disent souvent qu’elles ne s’autorisent pas à avancer dans leur vie affective et amoureuse. Ou alors elles se tordent dans des vies hyper compliquées parce qu’elles veulent rester en bons termes avec leur famille. Et la plupart pense que la famille n’accepterait jamais que leur fille assume ouvertement leur homosexualité. Moi, je ne suis pas là pour donner des trucs aux gens parce que si je les avais, je serais riche, hein ? (rire)

« Je les valide dans le fait que c’est hyper compliqué d’être à l’intersection de tout ça, et que si elles faisaient une croix sur leurs attaches culturelles, elles ne seraient pas forcément accueillies à bras ouverts par la communauté LGBTQI+ »

Mais déjà, je leur permets de déposer des vécus qu’elles ne partagent pas avec d’autres, je les valide dans le fait qu’effectivement c’est hyper compliqué d’être à l’intersection de tout ça et que ce serait naïf de penser que si elles faisaient une croix sur leurs attaches culturelles, elles seraient accueillies à bras ouverts par la communauté LGBTQI+. J’essaie de les aider à ce qu’elles trouvent leur chemin propre.

Avec les plus jeunes d’entre elles, j’insiste vraiment pour qu’elles ne lâchent pas les études et qu’elles s’offrent vraiment la possibilité d’avoir une autonomie financière plus tard, si jamais il devait y avoir une catastrophe et que la famille les mettait vraiment à la porte. Souvent le mal-être vient les toucher dans leur capacité à se concentrer sur leurs études et c’est une catastrophe pour leur avenir.

Pour certaines, il y a aussi toute la question de la pratique religieuse : se dire « mais comment je fais, alors que ma religion me dit que je ne peux pas être homo. Est-ce que je m’autorise ou pas à continuer à pratiquer quand-même ? ».

J’ai aussi parfois des couples qui me consultent, surtout des couples mixtes. Parfois la personne d’origine étrangère est en difficulté parce sa compagne ne comprend pas toujours très bien quel était l’ampleur de ce qu’elles devaient vivre au niveau familial.

Mon travail avec mes patientes racisées, c’est de cheminer tout doucement auprès d’elles pour les aider à prendre confiance en elles et qu’elles arrivent à s’octroyer des petits espaces de liberté. Parfois, c’est juste trouver le courage de quitter la maison sans rien dire de plus, oser vivre ailleurs que chez les parents, sans affirmer quoique ce soit du côté de l’homosexualité. Ça c’est pour les personnes qui ont des familles toute proches. J’ai aussi des personnes qui consultent et qui sont dans un grand isolement car elles ont migré depuis peu et qu’elles sont vraiment très seules à Bruxelles.

« C’est très important de s’entourer d’une famille de cœur, des ami.es qui vivent des choses proches, qui nous acceptent »

La plus grande crainte des parents c’est que leur fille ne sera pas heureuse si elle est lesbienne. Les parents ont l’impression qu’on ne peut pas avoir une vie épanouissante et accomplie. Si on leur montre qu’on est heureux, il y a beaucoup plus de familles qu’on le pense qui peuvent se rassurer et rejoindre leurs enfants. Même si au départ c’est au prix d’un froid avec la famille, on peut au moins avancer dans sa vie amoureuse, mais aussi en tant que parents. J’ai une patiente d’origine marocaine qui a osé se lancer dans un projet d’enfant avec sa compagne en ayant une trouille bleue que cela ne soit pas accepté par sa famille.

Ses parents au départ étaient mal à l’aise. Sa compagne n’est pas citée comme étant sa compagne mais l’enfant est finalement considéré comme un de leurs petits enfants à part entière. Si cette patiente s’était arrêtée sur cette peur du rejet de son projet d’enfant par ses parents, elle n’aurait pas eu tout ce bonheur.

C’est aussi très important de s’entourer d’une famille de coeur, des ami.es qui vivent des choses proches de ce que l’on peut vivre, qui nous acceptent dans tout ce que l’on est. Ces personnes sont des vraies ressources en cas de rupture familiale et peuvent nous soutenir et nous comprendre.

Comment définiriez-vous la notion de charge raciale ?

« La charge raciale, c’est tout le travail d’anticipation qu’on fait en tant que racisé.e pour éviter des situations compliquées »

C’est un concept qui tourne dans les milieux militants en Belgique : c’est une espèce de poids permanent que peuvent vivre des personnes aux prises avec le racisme tant dans la sphère professionnelle, amicale que scolaire. C’est un poids, ce sont donc des souffrances. La charge raciale, c’est aussi tout le travail d’anticipation qu’on fait en tant que racisé.e pour éviter des situations compliquées, comme réagir à des paroles qui ne nous conviennent pas.

C’est un peu un stress permanent. On le vit car on est potentiellement l’objet d’un racisme direct ou indirect -racisme dont on est témoin- et ces situations nous touchent forcément. C’est donc réfléchir davantage que quiconque, ne pas s’autoriser à être en retard, c’est se forcer à être parfait.e, histoire de trouver sa place car on sait qu’on va devoir faire plus que n’importe qui à cause du racisme systémique .

Ce racisme systémique dans lequel on évolue, ce sont des murs sociaux : C’est le blanc qui est en haut de la pyramide et qui domine d’autres catégories raciales même si on n’est plus au temps des colonies. Ce racisme systémique est ancré dans nos inconscients y compris ceux des personnes racisé.es qui l’ont intériorisé. Il s’agit de tout le temps anticiper comment l’autre va nous voir à travers son prime raciste et essayer de voir quelles stratégies on va mettre en place pour adoucir la pilule.

Après une actualité médiatique raciste et/ou islamophobe, nous pouvons avoir de l’appréhension ou du stress à aller au travail…

Ce stress de retourner au boulot par exemple après des événements politiques médiatiques racistes et/ou islamophobes, c’est parce que vos collègues risquent de vous mettre dans une place qui n’est pas la vôtre parce qu’ils ont une vision uniforme de ce qu’est un.e arabe, un.e musulman.e. Ces collègues ne peuvent pas s’imaginer qu’il y a des divergences et un millier de positions politiques en tant que personne d’origine maghrébine par exemple. J’ai des collègues qui vont par exemple me dire « j’accompagne une femme d’origine marocaine » mais ils n’en savent pas plus. Je vais leur demander « de quel milieu social ? Qui a immigré et quand ? ».

Je trouve pourtant que ces informations sur le vécu des personnes sont importantes à prendre en compte. Ils ont une vision uniforme de l’identité arabe par exemple, sans nuances nuances alors qu’ils font spontanément des nuances avec des publics européens. Un français n’est pas un italien, un marseillais n’est pas un lillois. Les arabes, les personnes en font une grosse soupe. En tant que personne racisée, on est dans un rapport de pouvoir, dans un enjeu d’oppression et c’est ça qui change tout. On est en dessous des autres.

Avez-vous connaissance de travaux académiques sur la charge raciale en France ?

Je ne peux pas croire qu’il n’y ait pas d’auteurs ou d’autrices qui travaillent sur ces sujets en France, ça serait fou tout de même ! Par rapport à la charge raciale spécifique en tant que LGBTQI+ ou queer, ce qui est insupportable en tant qu’arabe, c’est qu’on est tout le temps renvoyé au fait qu’on appartient à une communauté qui est vécue et perçue comme homophobe.

Il faut aller déconstruire des préjugés racistes et islamophobes bien ancrés dans la communauté LGBTQI+, ce qui est fatiguant et pénible. On peut se prendre beaucoup de violence du coté de ses pair.es communautaires. C’est quelque chose de tout à fait particulier. Certains érigent une fracture entre le monde LGBTQI+ et le monde arabe alors qu’il y a plein d’initiatives dans le monde arabe qui essayent de promouvoir le droits des personnes dont les droits à avoir une sexualité autre qu’hétérosexuel.. Ce n’est pas binaire. Pouvez-vous nous aider à trouver des psy «safe» en capacité d’accompagner des personnes queer et racisées en France ?

« Je vois souvent un racisme à l’intérieur du mouvement LGBTQI+bruxellois, c’est difficile de le dénoncer, de le déconstruire mais c’est très important de le faire »

En tant que psy, je ne cache pas que je suis lesbienne et d’origine belgo-algérienne. Je trouve fou qu’il n’y ait pas de psy qui s’affichent sur ces enjeux. Je me dis que c’est impossible qu’il n’y en ait pas à en France, à Paris, dans les grandes villes, même si je sais que la France entretient des relations particulières avec ses minorités, je suis très étonnée, il faudrait investiguer… Ce n’est pas super bien vu non plus en Belgique, surtout auprès de certains professionnels de la santé blancs qui ne comprennent pas très bien pourquoi, quel est le principe et pourquoi il y en aurait besoin.

Mais je pense que ce débat est un peu moins tendu en Belgique qu’en France. Moi je vois souvent un racisme à l’intérieur du mouvement LGBTQI+bruxellois,, c’est difficile de le dénoncer, de le déconstruire et de travailler à ce que les associations LGBTQI+ puissent sortir de ça mais c’est très important de le faire. C’est un travail qui doit être fait.

« Vous avez créé le collectif Mille et une Queer, pour avoir un espace où travailler à la fois sur la lesbophobie et le racisme. Si les choses n’existent pas, il faut les créer »

À Bruxelles, des associations se sont montées pour avoir un espace dédié aux personnes concernées, un espace où elles n’aient pas à s’excuser de parler de racisme et de justifier qu’il soit nécessaire de le combattre. D’où le fait que vous avez créé le collectif Mille et une Queer, pour avoir un espace où on peut travailler sur ces deux aspects là. Si les choses n’existent pas, il faut les créer, c’est important de créer les choses dont on a besoin. Moi j’ai commencé à militer du coté de l’homosexualité masculine via la lutte contre le VIH.

Puis je me suis autorisée à militer pour la prise en compte de l’homosexualité féminine, j’en ensuite que que je n’étais pas une lesbienne universelle mais bien une lesbienne avec des origines algériennes et qui ne pouvait pas supporter certains discours racistes même subtiles dans le monde lesbien blanc. En matière de racisme, la chose la plus importante c’est d’arriver à se dire que ce qui nous est adressé nous dépasse. Souvent quand on est objet de racisme, on se prend des critiques ou des remarques, on pense qu’on est en faute, qu’on n’est pas assez bien, qu’on a commis une erreur mais en fait c’est systémique. Il faut distinguer le mécanisme raciste qui nous dépasse et ce n’est pas nous qui sommes en cause, ça permet de garder confiance en soi.

« En matière de racisme, d’homophobie, de lesbophobie, on fait partie des personnes vulnérables, on ne peut pas toujours être à l’attaque. Le plus important est se protéger soi-même d’abord, et parfois c’est laisser pisser »

Deuxièmement, quand on est régulièrement confronté au racisme, on perd confiance en soi, on vient à croire qu’on a fait quelque chose de mal, qu’on s’est planté, qu’on n’a pas fait ce qu’il fallait et ce n’est pas vrai. Parfois, c’est important aussi de s’autoriser à ne rien dire. On a le droit de ne pas toujours réagir face à des attitudes racistes. On n’est parfois pas en position d’attaquer ou de dénoncer ce qui se passe. Et ce n’est pas grave, notre sécurité personnelle est plus important que le fait de monter au créneau quand ce n’est pas le moment de le faire. C’est important de s’autoriser ça.

On n’est pas traître à la cause pour autant. C’est la même chose en matière d’homophobie. C’est pas parce qu’on ne dit rien qu’on est traître à la cause. Parfois, ça ne sert à rien de reprendre un collègue sur une remarque homophobe, il y a des moments où on ne peut pas sortir du bois, on n’est pas en position de force, parfois on se bat et on s’épuise. Quand on réplique à une remarque raciste ou homophobe, il faut s’assurer qu’on a des munitions avec soi. Ça demande de se renforcer à travers des collectifs où on peut parler de problèmes similaires, par des lectures, par des films. Le plus important c’est se protéger soi-même d’abord, et parfois se protéger et c’est laisser pisser.C’est pas très militant ce que je raconte mais je me positionne auprès des personnes les plus vulnérables.

En matière de racisme, d’homophobie, de lesbophobie, on fait partie des personnes vulnérables et donc on ne peut pas toujours être à l’attaque. Il faut aussi en tant que militant.e pouvoir soutenir des plus jeunes ou des plus fragiles que soi en disant qu’ils ont le droit d’éviter les soucis et que ce n’est pas grave. Ces jeunes ou ces personnes plus vulnérables se battront plus tard quand ils auront la force plus tard. Parfois dans le milieu lgbtqi, certains poussent à faire son coming out, à faire la pride.

Pourtant, il y a des moments où on ne peut pas le faire, on n’est pas pour autant moins légitime ou moins militant.e. Personne ne sait les combats qu’on mène dans son intimité, personne ne peut nous faire des reproches même si on n’a pas les attitudes « bien vues » en la matière. Prendre soin de soi, se donner du temps, s’autoriser à faire des erreurs, on n’est pas fou.e.

« Même si tout le système est là pour nous faire croire que ce n’est pas vrai, nos vécus existent. Se faire confiance, s’écouter, s’associer à d’autres qui nous comprennent et qui prennent soin de nous. Sortir de cet isolement qui nous mine, qui nous bouffe de l’intérieur »

Certain.es de nos ami.es blanc.hes ne comprennent pas que nous ne faisons pas notre coming-out pour maintenir un lien familial… Ce que vos ami.es blanc.hes ne comprennent pas, c’est que s’ils devaient être en rupture familial, ils ne seraient pas en rupture culturelle. Ils continueraient à évoluer dans une société qui est la leur. Par contre, si vous rompez avec votre famille, vous aurez toujours en toile de fond le racisme qui vient vous rappeler que vous n’êtes pas à votre place et ça, ils ne le mesurent pas. Ce que les blancs ne mesurent pas aussi, c’est toute la place des non-dits qui sont très importants dans nos familles à nous. On grandit dans des familles où certaines choses peuvent se vivre tant qu’elles ne se disent pas. Alors qu’en Occident, on est dans la culture du «il faut tout dire » et ça ne marche pas dans les familles qui ont un autre bagage culturel.

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